PRESSE - Naissance et développement de la presse écrite

PRESSE - Naissance et développement de la presse écrite

L’histoire de la presse a une double vocation. Elle doit d’abord décrire la croissance du monde des périodiques depuis ses origines, analyser les facteurs de son développement, apprécier l’influence des journaux sur la vie des sociétés et sur le comportement des individus: elle doit identifier et suivre le courant particulier de la presse dans le flot de l’histoire générale. Elle est ensuite, et en même temps, une science auxiliaire de l’histoire, car les journaux, archives de la vie quotidienne, sont une source essentielle pour les historiens de toute vocation qui ne peuvent reconstituer valablement le passé sans recourir à leur témoignage. Ses difficultés sont grandes. Écho de toutes les activités des hommes et agent d’influence pour toutes les forces politiques, économiques, sociales et spirituelles, la presse exige, pour être analysée, une sorte de compétence encyclopédique. Les collections de journaux, qui sont la matière première de leur histoire, forment une masse énorme dont le dépouillement demande un temps et des efforts démesurés.

Une en apparence, la presse est en réalité insaisissable dans sa globalité: elle se diversifie en un ensemble hétérogène de catégories aux fonctions différentes et en une infinité de publications concurrentes. Son histoire s’émiette dans les destins particuliers de dizaines de milliers de titres et s’éparpille dans le récit d’une multitude d’épisodes. Les facteurs qui ont commandé l’évolution de la presse sont comparables dans tous les pays, mais chaque nation, selon les conditions et les circonstances spécifiques de sa propre histoire, a orienté son évolution, façonné les structures de son marché et modelé son journalisme de manière irréductiblement originale: le recours au passé est donc dans le domaine de la presse encore plus indispensable que dans les autres secteurs des sciences sociales pour comprendre les réalités du présent.

Les grandes étapes de l’évolution des marchés de la presse

Au-delà des spécificités nationales et avec, il est vrai, de notables décalages dans le temps, tous les pays occidentaux ont connu une évolution comparable dont les étapes furent d’abord très directement influencées par la libéralisation progressive de leur régime politique. Ce n’est qu’une fois libérée de la tutelle administrative que la presse put se développer sans entrave: les facteurs commerciaux l’emportèrent alors et c’est dans un marché concurrentiel où la demande ne cessait de croître et où l’offre s’adaptait aux attentes du public qu’elle connut son âge d’or. La presse contemporaine, héritière des gazettes du XVIIe siècle, est donc bien la fille du libéralisme et de la démocratie parlementaire. Dans les pays où l’Ancien Régime n’a pas été abattu, les progrès de la presse furent beaucoup moins importants.

Dans la première étape qui s’étend jusqu’à la fin de la monarchie absolue, la presse resta un phénomène social de faible ampleur. Le contrôle gouvernemental très strict sur les organes et les contenus, des moyens de production encore artisanaux limitaient l’audience des périodiques à la frange étroite des privilégiés de la fortune et de la culture.

La fin de l’Ancien Régime ouvrit la seconde étape et précisa les principes de la liberté du journalisme: l’allégement progressif, mais non régulier, du contrôle de l’exécutif et du judiciaire sur le «quatrième pouvoir» permit l’élargissement du lectorat à l’ensemble de la classe des notables, qui se confondait en partie avec celle des électeurs censitaires et de la bourgeoisie aisée; ce premier essor correspond à la mécanisation des presses, avec les débuts de la publicité commerciale, des chemins de fer et du télégraphe.

La troisième étape qui, grosso modo, va de pair avec l’instauration du suffrage universel commence dans la seconde moitié du XIXe siècle. Elle aboutit à généraliser la lecture du journal à presque toutes les classes de la société: c’est l’ère du journal pour tous. Cette transformation de la presse en produit de consommation courante, résultat de la démocratisation politique, est aussi favorisée conjointement par l’industrialisation de la fabrication des journaux, les progrès de l’instruction qui font du journal le prolongement naturel de l’école, la généralisation du chemin de fer, l’extension de la publicité et des réseaux du télégraphe au monde entier. Les entreprises de presse acquièrent alors leur autonomie. C’est l’âge d’or du quotidien, qui a acquis une sorte de monopole dans la transmission des nouvelles, dans l’expression des opinions et dans la vulgarisation des connaissances, des idéologies et des modes de toute nature. Cette étape a été celle de la diversification de la presse, dont les prémices se situent à la fin du XIXe siècle et qui se terminera avec les années cinquante du XXe siècle. La photographie se généralise dans les journaux mais surtout dans les magazines populaires qui finissent, grâce à l’héliogravure et à l’offset, par constituer un second marché parallèle à celui des quotidiens et déjà, en plus d’un sens, concurrent. La radiodiffusion, à partir des années trente, va briser le monopole de la presse écrite.

La quatrième étape commence avec la seconde moitié du XXe siècle. L’expansion accélérée de la télévision bouleverse le marché des médias. Si dans beaucoup de pays la presse quotidienne sait trouver les moyens de résister à la concurrence de l’audiovisuel et des magazines, dans d’autres au contraire la presse quotidienne a lentement perdu de son audience et semble, aujourd’hui, à la recherche d’un nouvel équilibre.

Les ancêtres de la presse périodique

La communication sociale est un des besoins essentiels de toute société organisée. On peut donc trouver des formes équivalentes au journalisme dans les sociétés les plus anciennes. Avec l’invention de l’écriture a été conservée la trace d’écrits d’actualité: correspondances administratives, inscriptions lapidaires célébrant les grands événements, récits de voyageurs, annales... À la fin du XVe siècle, à la suite de la découverte de la typographie par Gutenberg vers 1440-1450 et de l’organisation presque concomitante des postes d’État, naquirent les premières feuilles volantes imprimées, inspirées par l’actualité, qui, sous le nom latin de relationes , allemand de Zeitungen , italien de corantes ou gazzeta , français d’occasionnels , racontaient de grands événements militaires, diplomatiques ou des cérémonies officielles. Plus tard, dans le XVIe siècle, on connut les canards , récits de faits divers criminels, catastrophiques ou merveilleux et, avec la Réforme, les pamphlets, libelles, placards ou chansons de polémiques politiques ou religieuses. Ces feuilles volantes, diffusées par colportage plus ou moins clandestin ou même en librairie, survécurent longtemps, et les canards ne disparurent qu’à la fin du XIXe siècle, tués par la presse populaire.

La presse périodique tire aussi ses origines des avvisi , correspondances que des nouvellistes appointés expédiaient régulièrement à chaque courrier, depuis Venise, Rome et autres centres du commerce ou de la diplomatie modernes. Ces nouvelles à la main circulaient dans les cercles restreints et elles fournirent souvent une partie de la matière des premières gazettes périodiques: elles survécurent jusqu’à la fin du XVIIIe siècle au moins; nos «lettres confidentielles» en sont les lointaines héritières. Après les almanachs , qui furent dès le milieu du XVe siècle les premiers imprimés périodiques, on connut dès la fin du XVe siècle des chronologies , recensions des événements notables survenus dans l’année ou le semestre écoulé, dans le style des anciennes annales.

Les premiers périodiques d’actualité naquirent dans les Pays-Bas et en Allemagne entre 1597 et 1605 et s’y multiplièrent ensuite. L’agitation politico-religieuse des premières années du XVIIe siècle, puis la guerre de Trente Ans (1618-1648), en accroissant le besoin de nouvelles, en multiplièrent le nombre. Elles adoptèrent très vite le rythme hebdomadaire le mieux adapté à celui des courriers. En France, la Gazette naquit tardivement en mai 1631. Elle était, sous la plume de Théophraste Renaudot, au service de Richelieu qui avait besoin pour soutenir sa diplomatie et sa politique intérieure d’un instrument de propagande et de réplique aux feuilles venues de l’étranger.

Le système de presse de l’Ancien Régime

La presse périodique est donc née, un siècle et demi après l’invention de l’imprimerie, du besoin d’information des classes aisées et de la volonté des gouvernements d’utiliser ce moyen nouveau de propagande. Dans des régimes politiques qui entendaient imposer le respect de valeurs orthodoxes et qui n’admettaient le débat politique que dans le cadre étroit des conseils institutionnels, la presse fut soumise d’entrée à un système préventif du privilège (c’est-à-dire d’autorisation préalable) et de la censure. La législation condamnant la rédaction, l’impression et la diffusion d’écrits non autorisés était très sévère. En France, la Gazette , organe officieux, était la seule à pouvoir fournir des informations politiques. Elle finit en 1762 par devenir tout à fait officielle et prit le titre de Gazette de France sous le patronage des Affaires étrangères; elle fut alors bi-hebdomadaire. Elle eut jusqu’à 12 000 abonnés en 1780. À côté d’elle, d’autres publications obtinrent un privilège qui délimitait assez précisément la spécialité de leur contenu et leur interdisait en principe d’aborder les sujets de grande actualité. En plus des publications professionnelles spécialisées, l’essentiel de ces journaux limitait leur champ d’information à la vie culturelle, non sans pourtant aborder les grands problèmes de l’heure par le biais des débats d’idées et des critiques bibliographiques. En 1788, on comptait à Paris une trentaine de publications diverses, dont deux quotidiens, et en province une vingtaine de journaux d’annonces qui fournissaient aussi quelques nouvelles locales.

En Allemagne, après les traités de Westphalie, les journaux se multiplièrent et après 1722 naquirent de nombreuses intelligenzblättern , feuille d’annonces et d’informations locales. Les Pays-Bas, dont les publications indigènes restaient soumises à la stricte censure des autorités, virent se développer des «gazettes de Hollande» en français qui menèrent dès le XVIIe siècle une guerre de plume contre la monarchie française. En Angleterre, où les écrits périodiques avaient été soumis à une très dure tutelle sous les Stuarts et sous Cromwell, le régime de la censure et de l’autorisation préalable disparut en 1695; ce fut, dans une atmosphère politique troublée par les luttes parlementaires, le début d’un remarquable essor de publications de tous genres, du quotidien à la revue. La presse anglaise, par sa diversité, par la qualité de ses contenus et par son influence dans le Royaume-Uni comme sur le continent, méritait bien le titre de «quatrième pouvoir» que Burke lui décerna en 1787. Enfin, la presse a aussi joué un grand rôle dans la mobilisation des «insurgents» aux États-Unis à la fin du XVIIIe siècle.

La presse des notables et la conquête de la liberté de la presse: 1789-1870

L’Angleterre avait la première abandonné le régime préventif en 1695 mais elle continua à soumettre ses journaux à un système fort sévère. Un droit de timbre imposé à toutes les feuilles politiques en 1712 en augmentait si fort le prix que leur audience restait limitée aux hautes classes, et le libel act de 1792, en confirmant le régime répressif, entraîna la multiplication des poursuites judiciaires. L’essor de la publicité, et en particulier des petites annonces, permettant de compenser en partie la charge du timbre, celui-ci fut supprimé progressivement de 1833 à 1861. C’est aussi en Angleterre que furent réalisés les principaux progrès de l’imprimerie: presse en métal de Stanhope en 1804, mécanique en 1811, à vapeur en 1814, à retiration (impression recto-verso en une seule opération) en 1816, qui portèrent le tirage à l’heure à quelque 1 000 exemplaires. La presse à réaction dans les années 1840-1850 (de 6 000 à 7 000 exemplaires) et la rotative (de 18 000 à 20 000 puis 50 000 exemplaires) furent réalisées à la fois en Angleterre et en France. C’est aussi en Angleterre que naquirent avec le Penny Magazine en 1832 puis le London Illustraded News en 1842 les premiers magazines illustrés à grand tirage.

Si, avec des journaux prestigieux comme le Times , né en 1785, le Daily Chronicle ou le Daily News , la presse anglaise donnait le ton de la presse mondiale, son audience était encore faible car elle était trop chère.

Aux États-Unis, la presse avait été libre dès son origine, et le vrai moteur du journalisme fut la chasse aux nouvelles et la recherche des informations sensationnelles. C’est la guerre de Sécession qui allait définitivement consacrer les méthodes du journalisme de reportage à l’américaine et lui gagner définitivement son immense audience: on a pu dire qu’au XIXe siècle, aux États-Unis, le journalisme avait remplacé la littérature à la fois comme lecture et comme écriture.

En France, la conquête de la liberté de la presse fut beaucoup plus difficile que dans les pays anglo-saxons. Déjà au XIXe siècle, notre pays est celui qui a le plus légiféré en matière de presse. L’enjeu essentiel en fut non pas comme aux États-Unis ou en plus d’un sens en Angleterre la lutte pour la libre investigation journalistique, mais celle de la liberté d’expression et de critique à quoi l’article XI de la Déclaration des droits... avait en réalité circonscrit la liberté de presse: «La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme: tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi.» Dans un État centralisé, où la révolution jacobine et la dictature impériale avaient encore accru la prépondérance de l’administration, la source première de l’information des journaux resta, comme elle l’aurait été sous l’Ancien Régime, le gouvernement, et les journalistes furent toujours plus soucieux de critiquer son action et de juger de haut les situations politiques que de décrire les faits ou d’enquêter sur les réalités des choses.

À ce sujet, il est caractéristique que ce soit en France que naquit, en 1832, la première agence de presse, seize ans avant l’agence Wolff allemande, dix-neuf ans avant l’agence Reuter anglaise, et que, dès ses origines, l’agence Havas tira l’essentiel de ses informations originales des sources gouvernementales. Lors même que sous la IIIe République la tutelle du pouvoir politique sur les journaux s’était très allégée, le recours aux dépêches et aux commentaires d’Havas (et de nos jours de l’Agence France-Presse) dispensa les journaux français d’entretenir des correspondants à l’étranger et de développer un réseau d’enquêteurs ou de reporters comparable à celui de leurs collègues allemands ou anglo-saxons.

Les gouvernements utilisèrent contre les journaux tous les moyens de pression: autorisation préalable de 1800 à 1830 puis de 1852 à 1868; cautionnement de 1815 à 1870; censure de 1800 à 1820, épisodiquement ensuite; brevet d’imprimeur et de libraire de 1810 à 1870; système des avertissements de 1842 à 1868, qui pouvait entraîner arbitrairement la suppression du journal et imposait une prudente autocensure aux rédacteurs; multiplication des poursuites judiciaires; sans parler de l’état de siège ou des suppressions autoritaires des journaux opposants après le 18-Brumaire, en juin 1848 et décembre 1857, et de 1871 à 1875...

Le timbre, moins élevé qu’en Grande-Bretagne, joua, de 1797 à 1848 puis de 1850 à 1870, un rôle essentiel dans ce système de contrainte; non seulement il accroissait de quelque 30 à 45 p. 100 le prix des journaux, mais il les contraignait, en fait, à ne se diffuser que par abonnement. La vente au numéro était pourtant la seule manière pour les classes populaires d’accéder à la lecture du journal: la lecture publique dans les cercles, les cafés et les cabinets de lecture n’était qu’un palliatif pour des groupes sociaux finalement fort restreints.

La presse connut deux périodes de grande liberté, de 1789 à 1792 puis de février 1848 à 1850. Sous l’Empire, elle fut soumise à un contrôle d’une si grande efficacité qu’il peut être considéré comme le premier exemple de propagande totalitaire que les dictateurs du XXe siècle devaient remettre en pratique. Sous la Restauration, la contrainte varia selon les gouvernements mais il n’y eut de régime relativement libéral qu’en 1819-1820 et 1828-1829. Sous la monarchie de Juillet, la contrainte devait s’accentuer à partir de 1835. Le second Empire fut au début très autoritaire puis plus libéral, en particulier avec la loi du 11 mai 1868: elle marqua le début de la liberté pour les journaux, et la loi du 29 juillet 1881 n’a fait que la consacrer.

Malgré les entraves, l’audience de la presse ne cessa de croître sous l’effet d’abord de l’offre multipliée – en particulier, après 1836, lorsque Émile de Girardin put lancer un journal, La Presse , à moitié prix de ses concurrents: 40 francs au lieu de 80 francs pour l’abonnement annuel –, mais surtout de la demande croissante des classes moyennes et populaires urbaines. C’est en France que naquit la première presse populaire pour tous à la fin du second Empire. En imitation des magazines hebdomadaires ou mensuels populaires anglais, il se créa en 1854-1855 une masse de périodiques de lecture romanesque, chichement illustrés et à bas prix. Le gouvernement, surpris par leur succès, y vit un moyen de détourner les classes populaires de la lecture des journaux politiques. La loi du 25 juin 1856, en autorisant ces journaux non politiques à circuler en ballots par chemin de fer, donc en dérogation au monopole postal, leur permit de se diffuser en boutiques ou par colportage au numéro, à 5 centimes. Le 1er février 1863, Moïse Millaud créa Le Petit Journal à un sou, non politique et donc non timbré, vendu au numéro. Il connut un extraordinaire succès grâce à ses romans-feuilletons et à ses faits divers: il diffusait en 1870 plus de 300 000 exemplaires. C’est de lui, autant que des publications populaires du dimanche anglais, qu’est née la presse à grand tirage. Lorsque le gouvernement de la Défense nationale supprima le timbre, le 5 septembre 1870, et autorisa, le 12, la circulation en ballots de tous les journaux politiques, il rendit possible, enfin, l’accès de tous au journal.

Dans la multitude des titres de l’époque se dégagèrent quelques grands titres: Le Journal des débats , libéral, né en 1789 et qui fut avant que Le Temps , né en 1861, ne lui ravisse cette place le grand journal français de référence; Le Moniteur universel , organe officiel de 1800 à 1869; Le Constitutionnel , né en 1815, organe d’opposition libérale sous la Restauration, puis feuille gouvernementale sous la monarchie de Juillet et le second Empire; L’Univers , grand organe catholique ultramontain, né en 1833; Le Siècle , né en 1836, organe des libéraux anticléricaux; Le Figaro , né en 1854, hebdomadaire devenu quotidien en 1866... C’est aussi alors que naquirent, à l’exemple anglais, La Revue des Deux Mondes en 1829, L’Illustration en 1843, le Charivari , en 1831...

L’ère des grands journaux et des grands magazines: 1870-1950

Dans les pays occidentaux, la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle furent l’âge d’or de la presse, même si sur le continent européen les deux guerres mondiales ont porté de graves coups à sa prospérité et à son prestige. La presse jouissait enfin de sa pleine liberté. Les gouvernements avaient renoncé à vouloir contrôler les journaux: ils avaient compris qu’à comprimer le quatrième pouvoir on accroissait finalement sa puissance (déjà Renaudot avait écrit en 1632: «le commerce de mes Nouvelles ne s’est jamais pu défendre: il tient en cela de la nature des torrents qu’il se grossit de la résistance»). En accordant aux journaux l’impunité et en laissant jouer la concurrence, on diluait leur influence: le laisser-dire étant enfin reconnu sans danger pour la stabilité politique et pour l’équilibre social. Les nuances mêmes qui séparaient les législations libérales étaient finalement secondaires; le pragmatisme britannique, le renvoi des journaux au droit commun et à la réglementation corporatiste aux États-Unis, l’adoption d’une législation spécifique, comme celle de 1881 en France, aboutissaient au même résultat: accorder à la presse la licence de tout dire et de rechercher sa clientèle sans entrave.

Tous les facteurs jouaient désormais en faveur de la presse. La démocratisation de la vie politique, qui à la fois rendait plus intéressants les contenus pour les lecteurs-électeurs et attirait vers les journaux les subventions des hommes et des partis politiques. Les progrès de l’instruction, qui élargissaient leur audience potentielle à l’ensemble des habitants, y compris les femmes, et qui étendaient le champ des curiosités. L’urbanisation croissante aidait aussi les progrès de la diffusion: le citadin est plus curieux du monde extérieur que le rural et il dispose de plus de temps à consacrer à la distraction. (La pénétration du monde rural fut facilitée, dès le début du XXe siècle, par la révolution automobile qui permit d’atteindre tous les jours les villages ou hameaux les plus isolés.) La mécanisation de la composition résolue, après 1884, grâce aux linotypes, les progrès de la similigravure, définitivement au point en 1880, permirent la reproduction des photographies. L’illustration devint un élément essentiel de l’attrait de la presse. Désormais, les magazines mais aussi les journaux furent regardés autant que lus. Si la typographie restait encore le mode d’impression prépondérant, l’héliogravure utilisée sur rotative dès 1895 et l’offset, mis au point sur rotative en 1912, donnèrent aux magazines illustrés, avant 1914 et surtout après la Grande Guerre, des chances nouvelles.

La croissance économique en développant la publicité offrait aux journaux les moyens de se financer et contribuait à accroître leur pagination. Les gains de productivité – dont les ouvriers du Livre réussirent à se réserver une part – servirent à la fois à maintenir les journaux à très bon marché et à augmenter le nombre de pages, donc à élargir les contenus qui firent une part de plus en plus grande à la vulgarisation des connaissances, aux conseils, à l’évasion et au divertissement: la presse se dépolitisa lentement.

La diversification de la presse concernait autant ses catégories que ses contenus. Le quotidien, concurrencé dès le début du XXe siècle par le magazine illustré, il y avait bien désormais deux marchés dont les intérêts n’étaient pas toujours complémentaires.

L’expansion du réseau télégraphique mondial puis celui de la télégraphie sans fil au début du XXe siècle, la naissance et les progrès du téléphone, la facilité croissante de déplacement pour les journalistes élargirent régulièrement le champ d’information des journaux, et les agences de presse jouèrent un rôle de plus en plus indispensable. La naissance de la radiodiffusion n’eut pas finalement d’effet notable sur la prospérité de la presse. Certes, et surtout en France pendant et après la Seconde Guerre mondiale, l’information radiophonique enleva aux quotidiens le monopole d’annoncer les nouvelles, mais la redondance, malgré les craintes exprimées avec virulence par les journaux aux États-Unis au début des années trente et en France en 1936-1937, fut finalement sans effet notable: tout se passa comme si les individus, de plus en plus attirés vers l’information et de plus en plus avides de divertissements, associaient dans leur vie de tous les jours, comme complémentaires, la lecture du quotidien, celle du magazine et l’écoute de la radio.

La formidable progression de l’audience de la presse fut satisfaite d’abord par la multiplication des organes avec une croissance toute particulière des publications régionales et locales, mais elle donna aussi naissance à des feuilles à fort tirage: quotidiens nationaux populaires millionnaires en tirage, magazines nationaux polyvalents ou spécialisés, créés et soutenus par des groupes de presse de grande dimension. Les animateurs de ces groupes de presse furent souvent des fortes personnalités qui ont parfois frisé la mégalomanie: Joseph Pulitzer, Randolph Hearst aux États-Unis, lord Northcliffe, lord Beaverbrook en Grande-Bretagne, August Scherl et Leopold Ullstein en Allemagne, Maurice Bunau-Varilla, Jean Dupuy, Jean Prouvost en France...

Le rythme de développement de la presse fut différent selon les pays. La France, où était née la presse quotidienne populaire en 1863, connut son âge d’or jusqu’en 1914. À la veille de la guerre, elle était en tête des pays européens. Ses «quatre grands» journaux nationaux: Le Petit Parisien , Le Petit Journal , Le Matin et Le Journal , assuraient à eux seuls 40 p. 100 du tirage des quotidiens. L’entre-deux-guerres fut au contraire une période de stagnation, et après la Libération le marché perdit son dynamisme. Cette relative perte d’influence de la presse est sans doute à mettre en partie au compte d’une perte de confiance des Français à l’égard de leurs journaux qui s’étaient transformés pendant les deux guerres mondiales en instruments de propagande.

En Angleterre, la première moitié du XXe siècle fut au contraire marquée par une régulière croissance de l’audience au profit des organes des grands groupes de presse nationaux, et en 1950 les Anglais était devenus les plus forts lecteurs de journaux du monde.

Aux États-Unis, la croissance fut aussi considérable à partir de la guerre de Sécession: la montée des tirages suivit celle de la population, mais l’étendue du territoire et le particularisme des États ne permirent pas la naissance de grands quotidiens nationaux, et les chaînes de journaux rattachées aux grands groupes de presse ne contrôlèrent jamais qu’une faible partie du marché. La vraie presse nationale fut celle des grands magazines.

Alors que le système libéral n’avait cessé depuis la fin du XVIIIe siècle de s’étendre à un nombre croissant de pays, après la Grande Guerre, la naissance des régimes dictatoriaux, soviétiques ou fascistes, redonna vigueur aux vieilles pratiques d’Ancien Régime et elle offrit ainsi, à l’ère de la décolonisation, un modèle de système préventif qui inspira souvent le régime de la presse dans de nombreux pays du Tiers Monde.

Les incertitudes contemporaines

Depuis 1950, c’est-à-dire depuis que la télévision a commencé à devenir le média le plus consommé, l’évolution de la presse est très contrastée dans les pays industriels. Dans les pays de l’Est européen, ses progrès seront considérables, mais ce n’est qu’après l’effondrement du système socialiste qu’on pourra la comparer valablement à celle des pays occidentaux. Dans les pays occidentaux, au Japon, en Suède, en Allemagne de l’Ouest la presse est restée florissante et ne semble pas être affectée, ni dans son audience croissante ni dans ses ressources publicitaires, par la concurrence de l’audiovisuel. En Grande-Bretagne, le recul de la presse a été modéré et le dynamisme de grands groupes de presse nationaux a permis – au prix, il est vrai, d’un net abaissement de qualité pour les journaux populaires et d’un remarquable effort d’amélioration de la qualité rédactionnelle des quotidiens de qualité – de maintenir l’audience de la presse à un niveau fort élevé. Aux États-Unis, la presse a réussi à conserver ses positions en jouant à la fois sur sa régionalisation et sur son internationalisation.

En France, on assista au contraire à une nette perte d’audience, très forte pour les quotidiens nationaux, modérée pour les quotidiens de province, alors que la presse magazine, jouant la carte de la spécialisation ou de la diversification, réussit à conserver son dynamisme et à renouveler son lectorat. Cette grave baisse confirme à la fois la stagnation de l’entre-deux-guerres et l’échec de la rénovation tentée, par ordonnances, à la Libération. L’aide économique fort importante accordée sur fonds publics aux journaux n’a pas pu compenser la faiblesse des recettes publicitaires qui ne couvrent en 1985 que 39 p. 100 des ressources de la presse contre plus de 60 p. 100 en Grande-Bretagne, en Allemagne et aux États-Unis, mais elle a souvent eu pour effet néfaste de conduire les entreprises à négliger les investissements indispensables à la modernisation des entreprises. En mettant l’accent sur les fonctions de service public de la presse, le système français a trop souvent porté certains partis politiques, les journalistes et les ouvriers du Livre à minorer l’importance de la concurrence et a affaibli son dynamisme. En luttant, au total fort efficacement jusqu’en 1975, au nom du pluralisme contre la concentration, l’État et les organisations patronales ont finalement oublié l’essentiel et réduit les capacités de novation du journalisme français.

La médiocrité actuelle du marché de la presse en France confirme la règle selon laquelle la prospérité du quatrième pouvoir, par-delà les conditions strictement économiques, tient d’abord au bon équilibre des trois autres et à la stabilité des institutions. Dans un pays qui ne connaît pas de consensus politique, les journaux ne peuvent trouver la confiance de la masse de leurs lecteurs et c’est sans doute dans l’inaptitude française, depuis 1919, à atteindre la stabilité politique qu’il faut découvrir à la fois les raisons de la faiblesse de la presse en France et la cause des échecs de toutes les tentatives faites depuis lors de doter les médias, écrits ou audiovisuels, d’un statut convenable et durable.

Il reste pourtant que, par-delà les différences nationales, le destin de la presse écrite reste aléatoire. Certes, la presse conserve ses atouts et sa prospérité dans les pays du Nord. La composition automatique et son prolongement de la saisie directe des textes tapés à distance par les journalistes ou fournis par les agences de presse, la mise en page électronique, le système de fac-similés qui permettent de décentraliser l’impression, l’impression en offset en attendant la flexographie, les banques de données de presse, etc., offrent à la presse les moyens d’une véritable mutation de ses procédés de réalisation, de fabrication ou même de diffusion. Ces procédés qui sont au point depuis une vingtaine d’années et qui se perfectionnent continûment exigent cependant une profonde transformation des emplois, et leur généralisation est lente: elle se heurte aux obstacles de la résistance des salariés et aux difficultés de financement; tout cela impose de nouvelles méthodes de gestion et de rédaction.

Déjà de nouvelles formes de presse sont nées. Les journaux gratuits retrouvent les vieilles formules des feuilles d’annonces de l’Ancien Régime. Le fac-similé permet aux journaux nationaux de retrouver leurs chances et même a donné naissance à des feuilles internationales. La souplesse combinée de l’offset et de la photocomposition autorise l’existence de publications à faible tirage. La saisie directe à distance permet aux agences de presse de fournir directement des textes composés aux journaux et donc se rapprochent de plus en plus des réseaux de l’audiovisuel. La généralisation de la couleur donne une nouvelle vigueur au marché des magazines dont les illustrations n’ont pas, comme on l’avait craint dans les années 1960, été dévalorisées par les images de la télévision.

Au total, en diversifiant ses contenus et ses publications, la presse a réussi dans les pays industrialisés à surmonter les défis de l’audiovisuel, sauf il est vrai jusqu’ici dans les pays européens de tradition latine comme l’Italie, l’Espagne et en plus d’un sens la France.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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